Trois mille euros par an pour un accompagnement spirituel sur-mesure : voilà ce que certaines familles ont consenti à verser, ces dernières années, à des communautés religieuses pour entourer leurs aînés en maison de retraite. Cette pratique, loin d’être anodine, a fait naître des débats vifs dans les conseils de famille et les couloirs des établissements. D’un côté, le besoin d’un cadre religieux pour la fin de vie ; de l’autre, la crainte d’instrumentaliser la foi ou de diviser les proches sur la « bonne » façon d’accompagner la vieillesse.
En parallèle, les maisons de retraite innovent. Beaucoup créent désormais des unités de soins palliatifs où la dimension spirituelle, quelle que soit la religion, s’invite au chevet des résidents. Cette évolution bouscule les habitudes : elle oblige chacun à repenser le sens de la transmission, la manière d’aborder la mort et la place des convictions intimes dans les dernières années de la vie.
Le retour du religieux dans nos sociétés : entre quête de sens et modernité
La France vieillit, et avec elle nos repères familiaux se déplacent. Plus question de laisser la question du placement en maison de retraite sous le tapis : elle s’impose désormais dans les conversations, tout comme le besoin de sens au moment de prendre une telle décision. Autrefois, la famille assumait l’accompagnement des aînés jusqu’au bout. Aujourd’hui, la réalité a changé : EHPAD ou structures telles que Les Jardins Sainte Marguerite deviennent des recours ordinaires, et la dimension spirituelle n’est plus exclue de ce choix.
Les maisons de retraite évoluent. Certaines aménagent des lieux de recueillement, programment des interventions de référents spirituels, toutes religions confondues. L’idée ? Offrir un espace où la réflexion sur la transmission, la fin de vie et la dignité prend toute sa place. Partenaire Seniors, par exemple, s’est donné pour mission d’accompagner familles et résidents à chaque étape, en misant sur l’écoute et la personnalisation de l’accompagnement.
Mais la question ne se limite pas au spirituel. Les attentes d’aujourd’hui s’expriment clairement : sécurité, vie sociale, qualité de vie. L’EHPAD devient un espace à vivre, bien plus qu’une structure médicale. On voit naître des initiatives pour tisser des liens entre les résidents et leurs proches, pour rompre l’isolement et favoriser le sentiment d’appartenance. Les établissements adaptent leur fonctionnement, cherchant un point d’équilibre entre soins, accompagnement matériel et attention à la personne.
Voici les axes sur lesquels ces structures mettent l’accent :
- sécurité et qualité de vie garanties pour les résidents,
- alternatives au maintien à domicile selon l’autonomie,
- accompagnement des familles dans la prise de décision.
Le placement en maison de retraite ne se vit plus comme une rupture brutale, mais comme une transition, ou chacun doit pouvoir retrouver du sens, le religieux s’invitant parfois là où on ne l’attendait plus, toujours en dialogue avec la modernité.
Faut-il voir un conflit moral dans le placement en maison de retraite ?
Le choix de confier un parent à une maison de retraite n’a rien d’anodin, et la culpabilité s’invite souvent à la table des familles. Salvatore, par exemple, n’a pas oublié le moment où il a franchi la porte de l’établissement avec sa mère, atteinte d’Alzheimer : « J’ai eu l’impression de trahir la promesse faite à ma mère. » Le sentiment de devoir trahir un engagement, de voir les rôles s’inverser, pèse lourd dans les esprits. Nicole Prieur, philosophe, l’analyse lucidement : quand l’enfant devient responsable du parent, l’équilibre familial vacille. Danielle Thiébaud, psychologue, le constate tous les jours : l’impression d’abandon n’épargne personne, même quand le choix se justifie médicalement.
Mais la réalité du terrain est implacable. Lorsque la perte d’autonomie s’accentue, quand les chutes deviennent fréquentes ou que l’aidant s’épuise, le maintien à domicile atteint ses limites. Trop souvent, l’épuisement des proches reste invisible. Pourtant, le placement peut soulager une charge physique et psychique écrasante. Paul, dont l’épouse vit en EHPAD, a su préserver le lien familial en s’investissant dans le comité de vie sociale : une manière de rester présent, autrement, sans renoncer à l’amour ni à la responsabilité.
Pour aider les familles à traverser ces tempêtes, des groupes de parole animés par Cécile Giraud ont vu le jour. Ils permettent d’exprimer ce qui pèse, de mettre des mots sur les doutes, et d’accepter la légitimité de la décision prise. Retenons quelques points à ce sujet :
- la culpabilité ne disparaît pas, mais elle évolue avec le temps
- le lien familial se construit différemment, par la présence, les échanges, la participation à la vie de l’établissement
Le placement ne signe pas un désengagement. Il peut être le choix le plus respectueux, lorsque la dignité ou la sécurité du parent ne sont plus garanties à domicile.
Spiritualité, soins palliatifs et perception de la fin de vie : quelles évolutions ?
Quand l’horizon se rétrécit, la question du sens revient avec force. Aujourd’hui, les EHPAD accueillent près de 730 000 résidents en France, dont beaucoup font face à la maladie ou à la grande vieillesse. Les professionnels de santé, qu’ils soient médecins, gériatres ou psychologues, travaillent main dans la main pour accompagner ce passage, expliquer les enjeux, apaiser les angoisses. Bernard Pradines, gériatre reconnu, insiste sur la nécessité d’écouter les besoins des résidents, qu’ils soient corporels ou spirituels.
Les équipes médicales n’agissent plus seules : les soins palliatifs s’invitent au sein même des établissements, avec un objectif clair, soulager la souffrance, préserver la qualité de vie, accompagner également les familles. Désormais, la prise en charge globale inclut l’intervention de bénévoles, d’aumôniers, de psychologues. On ose parler de la mort, évoquer les peurs, accueillir les croyances. La parole se libère, et la fin de vie devient un moment d’échange et de transmission.
La spiritualité retrouve sa place, discrète mais réelle. Certains établissements proposent des temps de méditation, des espaces de recueillement, toujours dans le respect de la diversité. Les attentes étant multiples, l’écoute individuelle s’impose. Les familles demandent que leurs convictions, religieuses, philosophiques ou laïques, soient prises en compte. Ainsi, la maison de retraite s’affirme désormais comme un lieu de vie, d’accompagnement, et de respect du cheminement intérieur de chacun.
Immigration, réinsertion et rapport au religieux : des défis contemporains
Les maisons de retraite sont le miroir d’une société en pleine mutation. À Nice, Les Jardins Sainte Marguerite, sous la houlette de Medifar, accueillent désormais des résidents venus d’horizons divers, parfois marqués par l’exil ou la migration. Ce brassage interpelle les équipes, qui doivent composer avec de nouvelles attentes : rituels religieux, habitudes alimentaires, horaires de prière. L’adaptation devient la règle, dans un souci permanent de respect des convictions et d’unité collective.
La réinsertion sociale passe par des actions concrètes. Ateliers de langue, groupes de discussions, célébrations interreligieuses : chaque initiative vise à cultiver le sentiment d’appartenance et à rompre la solitude. À Isère, l’histoire de Barbara, arrivée en EHPAD après une vie d’errance, montre combien un accompagnement personnalisé est décisif. La barrière de la langue, l’absence de repères culturels compliquent la vie quotidienne, mais la présence d’un médiateur interculturel ou la participation à des rituels communs permettent peu à peu de tisser de nouveaux liens.
Face à la pluralité des convictions, les établissements ajustent leurs pratiques. Certains réservent une salle pour le culte, adaptent les menus, ou organisent des temps de dialogue. Cette vigilance permanente ne relève pas de la simple logistique : elle engage l’ensemble de la communauté autour de la reconnaissance mutuelle, dans une société qui ne cesse de se réinventer. Nul doute que la maison de retraite, loin d’être un simple point final, est devenue le laboratoire discret de notre capacité à vivre ensemble, jusqu’au bout.


