Un chiffre, et tout vacille : 23% des locataires français ont plus de 60 ans. Derrière cette statistique, des vies ancrées, des habitudes, parfois une histoire entière entre quatre murs. Mais quand survient la menace d’expulsion, la loi ne laisse rien au hasard. L’équilibre entre protection des plus âgés et droits des propriétaires s’est dessiné à coups de réformes, de débats et d’arrêts de jurisprudence. Voici comment ce socle juridique façonne, à chaque étape, le sort d’un résident de plus de 65 ans.
Locataires seniors et expulsion : un cadre légal renforcé
La protection du locataire âgé n’est pas un simple principe de précaution : elle s’incarne dans la loi du 6 juillet 1989, qui encadre toujours les baux d’habitation et impose des règles strictes dès qu’il s’agit d’expulsion locataire pour un senior. La loi Alur de 2014 n’a rien laissé au hasard : abaisser l’âge de la protection renforcée à 65 ans, c’est reconnaître la fragilité croissante de cette partie de la population. La loi Macron a, elle, élargi le spectre en 2015 : si un locataire héberge à sa charge une personne de plus de 65 ans, il entre aussi dans le champ de la protection.
L’aval du Conseil constitutionnel a scellé cet équilibre, rappelant que préserver les droits du bailleur ne justifie pas de mettre les plus vulnérables sur la touche. Tout projet d’expulsion d’un locataire senior implique donc des démarches spécifiques, que le propriétaire ne peut zapper sans encourir de lourdes conséquences. Avant d’enclencher la procédure, il doit vérifier, point par point, que le résident remplit les critères requis (âge, ressources, résidence principale). Si c’est le cas, impossible de faire l’impasse : il faut proposer une offre de relogement adaptée.
La loi ne se contente pas de généralités. Plusieurs scénarios sont prévus. Si le bailleur lui-même a franchi le cap des 65 ans ou s’il justifie de ressources modestes, il n’a pas à reloger le locataire. Même pour un bien en indivision, il suffit qu’un seul copropriétaire soit concerné pour que l’obligation tombe. Ce filet de sécurité protège les locataires âgés contre les ruptures brutales, mais il s’efface en cas de manquement grave : impayés lourds, troubles répétés, ou absence d’assurance. À chaque acteur d’être vigilant pour respecter l’esprit du texte, sans jamais nier les droits des deux camps.
Quels critères ouvrent droit à une protection spécifique après 65 ans ?
La protection légale d’un locataire senior ne se décrète pas d’office. Elle répond à des critères précis, examinés à la loupe dès qu’une expulsion se profile. Pour s’y retrouver, ce sont toujours la loi du 6 juillet 1989 et ses deux grandes mises à jour qui font foi.
Voici les conditions incontournables à remplir pour bénéficier de cette protection :
- Avoir plus de 65 ans à la date où le congé est délivré par le propriétaire.
- Disposer de ressources annuelles n’excédant pas le plafond fixé chaque année pour l’accès aux logements sociaux (PLS), selon l’arrêté ministériel en vigueur.
- Habiter le logement en tant que résidence principale.
Autre point à retenir : un locataire qui héberge à sa charge une personne de plus de 65 ans aux revenus modestes bénéficie des mêmes droits. Le propriétaire doit donc redoubler d’attention avant toute initiative s’il soupçonne une telle situation.
Il existe toutefois un garde-fou pour le propriétaire : si lui-même est âgé de plus de 65 ans ou remplit les critères de ressources modestes, il n’a pas à offrir de relogement. Cette règle s’applique aussi si un seul copropriétaire remplit la condition.
Si une offre de relogement s’impose, elle doit cocher toutes les cases : être décente, adaptée au profil du locataire, compatible avec ses revenus, et située dans la même commune ou à moins de cinq kilomètres. Si le résident refuse sans raison valable un relogement conforme, le bailleur est alors délié de son engagement.
Procédure d’expulsion en 2023 : étapes, obligations et délais à connaître
Lorsqu’un propriétaire doit engager une procédure d’expulsion contre un locataire de plus de 65 ans, impossible d’improviser. Chaque acteur, bailleur, juge, commissaire de justice, suit une séquence stricte. Tout commence par la remise d’un commandement de payer ou d’un congé, selon la raison du litige, par exemple :
- des impayés de loyer récurrents,
- un défaut d’assurance du logement,
- la décision de vendre ou de reprendre le logement pour y résider.
Le commissaire de justice remet ces documents en personne, lançant officiellement le compte à rebours. Si la dette n’est pas réglée dans les délais, la clause résolutoire du bail peut s’activer : le contrat est rompu automatiquement après deux mois sans régularisation. À ce stade, le bailleur doit saisir le tribunal judiciaire et demander la résiliation du bail et l’expulsion. Le juge, lors de l’audience, ne se contente pas de vérifier les documents : il examine la santé, les ressources du locataire âgé, et s’assure qu’aucune solution de relogement adaptée n’est laissée de côté. Quand la vulnérabilité est évidente, il peut accorder un délai supplémentaire d’un mois à un an pour permettre au résident de quitter les lieux.
La trêve hivernale change la donne : toute expulsion est suspendue entre le 1er novembre et le 31 mars, sauf si une solution de relogement équivalente est proposée ou en cas de circonstances exceptionnelles. La préfecture, de son côté, peut refuser le concours de la force publique pour raison d’âge ou de santé. Dès les premiers impayés, la CAF doit être alertée : elle dispose de leviers pour éviter les ruptures brutales de droits sociaux ou tenter une médiation. Mieux vaut ne pas faire l’impasse sur cette étape, qui peut parfois sauver une situation compromise.
Recours et solutions pour préserver les droits des locataires âgés
Face à une procédure d’expulsion, un locataire senior n’est pas seul face à l’adversité. Plusieurs dispositifs existent pour défendre ses droits ou trouver des alternatives adaptées. Les associations de défense des locataires, comme la CLCV ou la Confédération nationale du logement, proposent un accompagnement sur mesure : conseils juridiques, aide à la constitution de dossiers de surendettement, médiation avec le bailleur pour tenter une solution à l’amiable.
L’ADIL (Agence départementale d’information sur le logement) joue un rôle clé : ses consultations gratuites apportent un éclairage neutre sur les lois, les aides mobilisables, ou l’opportunité de saisir la commission départementale de conciliation. Cette instance, composée de représentants des deux camps, favorise le dialogue pour éviter d’aller au tribunal.
Quand rester dans le logement devient impossible, de nouvelles pistes se dessinent. La colocation seniors, désormais encadrée, attire de plus en plus de retraités soucieux de garder leur autonomie tout en maîtrisant leur budget. Et pour les situations de perte d’autonomie, l’orientation vers un établissement spécialisé (EHPAD, résidence autonomie) peut offrir une solution sécurisante, à condition d’un accompagnement social solide.
Le Fonds de solidarité pour le logement (FSL) peut aussi intervenir pour régler des dettes de loyer ou financer un déménagement. Pour l’obtenir, il faut s’appuyer sur les services sociaux locaux ou le CCAS, qui montent les dossiers et accompagnent les démarches. Cette articulation entre dispositifs reste le meilleur moyen de préserver la dignité, l’indépendance et les droits des locataires âgés, surtout quand l’isolement ou la méconnaissance des règles peut vite devenir un piège.
Au bout du compte, chaque expulsion évitée, chaque relogement réussi, rappelle que le droit au toit ne s’arrête pas à la date de naissance. La loi trace la ligne, mais c’est la vigilance et la créativité des acteurs qui empêchent la précarité de devenir une fatalité.

